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#1 À quelle heure vous-êtes vous réveillé ce matin ?
#2 Devant quel paysage aimeriez-vous vous réveiller chaque matin ?
#3 Quel est votre moment favori de la journée ?
#4 Qu’est-ce qu’une journée réussie à vos yeux ?
#5 Que préférez-vous faire par-dessus tout ?
#6 Qu’est-ce qui provoque l’ennui chez vous ?
#7 Que vous reste-t-il de l’enfance ?
#8 L'œuvre, l’artiste ou la discipline qui vous a ouvert sur le monde ?
#10 À qui, à quoi devez-vous votre réussite ?
#12 Avez-vous un numéro fétiche ?
#13 Quel est votre signe astrologique et qu’en pensez-vous ?
#14 Avez-vous confiance en l’avenir ?
#15 Marcel Proust, Rihanna ou David Bowie ?
#16 Avez-vous peur de la mort ?
#17 En compagnie de qui aimeriez-vous vous retrouver dans l’au-delà ?
#18 Votre musique d’enterrement ?
#19 Trois films à voir dans une vie ?
#20 Quels sont les livres essentiels à lire dans une vie ?
#22 Un conseil pour traverser la vie ?
#23 La maxime, la devise ou la citation qui ne vous quitte pas, ou qui vous guide.
L’entretien dīcēs #1
Miguel Bonnefoy
“Les plus belles phrases, c’est le temps qui les polit.”
Un lundi matin d’octobre 2024, nous avons eu l’immense bonheur de débuter la semaine par une conversation avec l’écrivain Miguel Bonnefoy. Quelques jours après ce moment délicieux, il recevait le Prix de l’Académie Française et le Prix Fémina 2024.
entretien mené par Mathilde Cherel
Miguel Bonnefoy est un écrivain franco-vénézuélien, né en 1986 à Paris. Élevé entre la France, le Venezuela et le Portugal, il puise dans ses origines multiples pour écrire des récits imprégnés de réalisme magique et de traditions latino-américaines.
Avec un premier roman remarqué Le Voyage d’Octavio (2015) Miguel Bonnefoy installe les thèmes qui font le sel de son œuvre : destinée, identité et héritage. Un formule dans laquelle fiction et histoire s’entremêlent. Toujours édité par Rivages, les livres se suivent et ne se ressemblent pas : Sucre noir (2017) et Héritage (2020), qui a remporté le Prix des libraires.
Dans Le rêve du jaguar paru en 2024, Miguel Bonnefoy nous envoûte de sa grâce et dépeint dans un style flamboyant, la fresque, d’une extraordinaire famille inspirée par ses ancêtres dont le destin s’entrelace à celui du Venezuela.
La géographie et la chronologie sont l'œuvre du destin.
Pour commencer, j'aimerais vous proposer de tirer une phrase au hasard dans le sachet devant vous puis de nous la lire et de réagir.
Miguel tire au sort la citation suivante : « La géographie et la chronologie sont l'œuvre du destin » (James Ellroy). C'est beau, cette idée que l'espace-temps est naturellement l'œuvre du destin. Et d'un autre côté, je me suis toujours demandé s'il y avait vraiment une affaire de destin, et si tout ceci n'était qu'une somme de grands hasards… C'est très beau, cela sonne très bien… mais je me demande si je n'aurais pas mis une virgule après, en disant : « (…) comme tous les ricochets du hasard. », ou quelque chose de cet ordre, pour montrer à quel point c'est un peu des deux. Très belle phrase, profonde, magnifique.
Et qui fait, d’une certaine manière, écho à votre dernier roman.
Oui, sans doute ! Cela me fait penser à ce que l'on appelle « la géopsychanalyse ».
Cette idée que l'ADN des peuples, leurs réflexes, leurs réactions, leurs révoltes, leur beauté, leur violence, leur deuil, ont beaucoup à voir avec les conditions météorologiques dans lesquelles ils se sont développés et façonnés. On parle souvent de la « fainéantise » ou de la « paresse » des peuples des Caraïbes ; peut-être aussi parce qu’ils n'ont pas l'hiver pour devoir s'organiser, pour combattre, ni de telles rudesses. Les fleuves sont gorgés de poissons, le ciel est couvert d'oiseaux, les arbres sont lourds de fruits. En prenant n'importe quelle graine et en la mettant en terre, elle pousse immédiatement, en quelques semaines, sans n’avoir rien à faire. Et donc, comme tout est offert, en quelque sorte, comme tout est donné, et que c'est toute l'année comme ça, cela crée des peuples qui sont plus nonchalants, plus désinvoltes, qui ont une sorte de tranquillité, de sérénité. Je me demande si cette idée de la géographie et de la chronologie des peuples, et de leur développement, n'a pas un lien assez étroit.
#1 À quelle heure vous-êtes vous réveillé ce matin ?
Je me suis réveillé très précisément à 7h43 ce matin. Il se trouve que j'ai cette manie, allez savoir pourquoi, de ne jamais mettre de chiffres ronds quand je dois enregistrer mon réveil pour le lendemain.
Est-ce une forme de superstition ?
Oui, pour se donner plus de minutes qu’un réveil à 7h30, mais moins qu’à 7h45. C'est un entre-deux, dans lequel on a l'impression d'avoir plus de temps et à la fois moins… Allez savoir ! Mais ce truc de ne jamais prendre des chiffres ronds, c'est quelque chose qui m'est resté, et que je fais depuis des années.
#2 Devant quel paysage aimeriez-vous vous réveiller chaque matin ?
Je n’aurais jamais cru dire ça, mais… J’ai des enfants, donc fatalement, me réveiller devant les petites qui viennent me faire un câlin. Quand tu as énormément voyagé, quand tu t'es réveillé devant de magnifiques paysages, devant la nudité d'une femme et toutes ces choses, c'est absolument fascinant, bien sûr. Mais lorsque tu découvres ce que c'est que d’avoir les petites qui viennent faire un câlin comme ça, et qu'elles sentent encore la nuit, qu’elles ont le sable du sommeil et qu’elles sentent le biscuit, le miel et la pomme… Et qu'elles viennent se faufiler sous la couette, non mon amie, il n'y a rien au-dessus. Il n'y a vraiment rien au-dessus.
#3 Quel est votre moment favori de la journée ?
Le soir, lorsque tout le monde est couché, que la maison est calme et en silence et que tout le travail de la journée a été effectué, j'aime sortir sur la terrasse fumer la première cigarette de ma journée. Je ne fume que le soir. Ma première cigarette est vraiment tard dans la nuit, en lisant un livre. Et c'est sans doute un des moments que je préfère. Parce que je me dis : « Voilà, la journée est derrière moi, tout a été fait, tout ce que je devais faire a été fait. Les filles sont en sécurité, dans leur chambre. C'est moi qui les ai couchées, c'est moi qui ai fermé la porte. Enfin, tout est en sécurité. Tout est calme. Et maintenant, oui, je peux prendre cet instant dans lequel rien n’arrivera sous ma surveillance, et dans le moment présent... ». Une petite cigarette... Cette délicate décadence de la cigarette le soir…
Si tu me donnais une cigarette maintenant, je la refuserais. Tant qu'il y a du soleil, je refuse systématiquement. Ça me donne mal aux ventre, je ne sais pas. Mais le soir, immédiatement, s'éveille en moi une nécessité de nicotine.
Votre musique d'enterrement ? You sexy motherfucker, de Prince. (Rires)
#4 Qu'est-ce qu'une journée réussie à vos yeux ?
Naturellement, c'est une journée de travail. Mais moi, je suis un très mauvais écrivain dans le sens où ma phrase n'est jamais juste. J'ai une longue capacité de concentration et de travail, toutefois, je n'ai pas assez de talent pour pouvoir sortir de bonnes pages, beaucoup de bonnes pages en une seule journée. Et si j'arrive, dans une journée, à sortir un bon paragraphe, c'est déjà énorme.
Et est-ce qu’en règle générale cela se produit en début de journée, l'écriture ?
Oui, absolument, le matin. Pendant des années, quand j'étais plus jeune, je travaillais le soir convaincu que les cadeaux borgésiens de la nuit allaient m'offrir, pendant des nuits blanches, en vidant des bouteilles et en remplissant des cendriers, la plus belle phrase de la littérature... Et puis on se réveille le lendemain, après une nuit blanche, et l’on se rend compte que ce que l’on a écrit est pire que tout. Plus le temps passe, plus j'observe que le fait de se coucher tôt, d’avoir une bonne nuit, de se réveiller tôt, et se mettre au travail une fois que les petites sont à l'école, avec un café, permet de meilleures heures de travail. Après, dans l'après-midi, on commence déjà un petit peu à trébucher, à être un petit peu plus mielleux, plus sablonneux.
Et cette phrase qui est dans le dernier roman, « On est esclave de ce que l'on dit et maître de ce que l'on tait », est-ce que vous vous souvenez du moment où elle a jailli ?
Mais je la connaissais déjà, depuis trente ans. En fait, c'est une phrase qui a été dite par mon grand-père à ma mère, au moment où elle est partie à Caracas. Qu'elle a gardée et qu'elle a transmise, tout simplement.
« On est esclave de ce que l'on dit et maître de ce que l'on tait », est-ce que vous vous souvenez du moment où elle a jailli ?
« On est esclave de ce que l'on dit et maître de ce que l'on tait », est-ce que vous vous souvenez du moment où elle a jailli ?
Ma mère raconte toujours cette scène : lorsqu'elle est venue avec l'argent pour payer son billet de bus pour partir à Caracas, son père, qui avait refusé qu'elle parte pendant tant d'années, lui a enfin dit : « Entendu, tu partiras. Mais rappelle-toi d'une chose… » et lui a donné cet enseignement. Je l'ai toujours eu en tête. J'aurais beaucoup aimé l'inventer, mais malheureusement...
Elle est conservée comme ça, dans la gangue de la sagesse populaire, dans les héritages de famille, que l’on a tous.
Ces phrases familiales qui, de la même manière que certains coquillages polis par la mer, avec le sel, l'eau, le sable, le vent, les bourrasques, finissent par avoir une forme parfaite…
Mais c'est le temps qui les a façonnées ! Les plus belles phrases qui se transmettent de famille en famille, c'est uniquement le temps qui les polit, qui enlève les petits détails, le bruitage, la salissure, la souillure, le surplus, le trop, et en fait la perle première, le premier diamant. Il arrive la même chose pour les proverbes et dans les expressions des peuples. Dans les proverbes, c'est apocryphe, donc on n’en connaît pas l'origine, c'est la source de tout le monde. Mais là où le temps est le plus grand écrivain, c'est qu'il parvient, génération après génération, à travailler cette phrase pour qu'elle arrive à sa dimension la plus aboutie, la plus parfaite. Le proverbe n'est jamais perfectible. C'est comme la fourchette, ou comme un stylo, ou comme une cigarette, comme un marteau, ou comme le livre. Ce sont des objets qui sont arrivés à leur dimension la plus élevée. Cela étant, il y a des ramifications…
Antonio, le grand-père maternel de Miguel Bonnefoy. © D.R
#5 Que préférez-vous faire par-dessus tout ?
C'est une question piège, naturellement. La réponse est multiple. Et puis ça dépend à quel moment de la vie l’on se trouve.
Aujourd'hui, le 21 octobre 2024, que préférez-vous faire par-dessus tout ?
Et bien, je pense que j'aimerais rentrer à la maison après cette très, très longue tournée et pouvoir me poser cinq minutes pour être avec mes petites. J'avoue qu'elles me manquent énormément en ce moment... Et sans doute, je voudrais être avec elles aujourd'hui. Je n'aurais jamais cru dire ça, mais j'aimerais bien, ce matin, pouvoir être en train de faire des perles avec mes filles. Ce collier, vous voyez, c'est un cadeau qu'elles m'ont fait avant la tournée, comme une manière de me dire : « Cela te portera chance. ».
Je note que l'on s'est vus il y a quelques semaines et que vous l’aviez déjà ; je me suis douté que c'était un cadeau de vos filles… Vous le portez en guise de présence, aussi.
Exactement. Elles ont déposé deux baisers de chaque côté, en disant : « Voilà les bisous que tu portes avec le collier. »
#6 Qu'est-ce qui provoque l'ennui chez vous ?
La prévisibilité. Que ce soit dans le quotidien, avec des gens, en littérature, dans des films, en musique, et même dans le foot en fait, quand en regardant un super match on peut deviner à quel moment ils vont se tromper, quelle est l'organisation, quelle est la stratégie adoptée… Et plus le temps passe, plus l'idée de la prévisibilité m'ennuie. J’ai la nécessité absolue d'être quand même un peu surpris de temps en temps. Et c'est la raison pour laquelle je suis là, avec des personnes aussi talentueuses que Nina et vous, parce que vous faites ça si bien en proposant des questions imprévisibles !
Merci beaucoup, et surtout pour ces réponses imprévisibles que l'on attend. C'est aussi là que l’on fait équipe.
#7 Que vous reste-t-il de l'enfance ?
Figure-toi qu'il me reste l'horreur de l'hiver, le parfum de la goyave, la lutte acharnée que je livre contre mes cheveux pour qu’ils ne frisent pas, et un certain goût pour les destins géniaux.
Ah l'humidité capillaire…
... Je perdrai, quoi qu'il arrive, ce combat.
Les destins géniaux, parce que dès petit, non seulement dans ma famille, mais dans toutes les familles des côtés maternels et paternels, il y a toujours eu des destins géniaux. Et en plus, ma découverte, par exemple, des biographies de Stefan Zweig et de René Benjamin dans lesquelles on raconte des destins qui sont hors de l'ordinaire et qui étaient fascinants. Alors, ce n'est pas pour tomber dans le cliché Jack Londonien de Martin Eden en disant : « Ah oui, voilà, c'est l'enfant dans sa petite baie d’Auckland qui se met à lire des livres d'aventure et a envie d'être lui aussi un pirate, un flibustier et un boucanier... ». Sans doute qu’il y avait un peu de ça, mais c’est plutôt l’idée que rien ne prédestinait cette personne à ce qu'il lui arrive quelque chose d'incroyable et, pourtant, finalement, ça lui arrive. Il y a une espèce de catapulte des destins incroyables dans des êtres normaux, aux quotidiens ordinaires. Je trouve ça extraordinaire. C'est quelque chose qui m'a beaucoup impressionné enfant.
Cela me fait penser à une phrase de Monique Wittig, qui n'est peut-être pas exacte, mais qui est : « Devenir héroïque dans la réalité et épique dans les livres. ».
Très beau, ça, devenir héroïque dans la réalité, épique dans les livres…
Je crois que c'est ça. Ou si ce n'est pas ça, j'en ai sorti une belle. (Rires)
Absolument, il n'y a rien de plus beau que de créer sa propre citation.
#8 L'œuvre, l’artiste ou la discipline qui vous a ouvert sur le monde ?
Il y en a eu plusieurs. Je pense à Rome, à la Villa Borghèse.
Dans la Galleria Borghese, au premier étage, il y a un marbre de Gian Lorenzo Bernini, qui est Il ratto di Proserpina (Le rapt de Proserpine). Et quand on entre dans la salle, on voit Hadès de dos, qui tient Perséphone comme ça, qui l'élève. Il faut faire le tour, suivi par les trois têtes en marbre de Cerbère qui te regardent où que tu sois, aux pieds d'Hadès, et puis se mettre en face, et voir sa main soulevant la jambe de Perséphone. Ses doigts qui entrent dans la chair… C'est sans doute l’une des choses qui m'a le plus impressionné enfant, adolescent et bien plus tard à la villa (Médicis).
À chacun de mes pèlerinages à Rome, je suis revenu devant cette sculpture. C'est sans doute l’une des choses qui me hantera toujours. Et peut-être qu’une heure avant ma mort, je serai habité par cette image.
Le Rapt de Proserpine, sculpture en marbre de l'artiste italien Le Bernin, exécuté entre 1621 et 1622.
La première fois que vous l'avez vue cette sculpture, quand était-ce ?
Je devais avoir neuf ou dix ans. C'était un voyage en Italie avec mes parents, quand on habitait encore au Portugal, avant que ma mère ne devienne attachée culturelle de l'Ambassade du Venezuela à Rome. Elle est partie quand j'avais à peu près dix-sept ans. Pendant trois ou quatre ans, j'ai passé pratiquement toutes mes vacances chez elle. J'habitais à Paris, mais je venais très régulièrement, parce que mes parents étaient séparés. Elle était triste, et m'avait proposé de venir régulièrement à Rome ; et puis elle habitait à Parioli, un quartier qui n'est pas loin de la Villa Borghèse, et donc j'y allais très souvent. D’ailleurs, l’un des premiers textes que j'aie écrit, c'est Le Paradis d'Hadès, qui est dans Naufrages, et dans lequel je suis obsédé par cette main qui tient la jambe de Proserpine, que j'ai trouvée hallucinante...
#9 À quoi vous sert l'art ?
Je pense que ça sert à survivre. Je pense aussi que ça sert à mettre de l'ordre dans le grand chaos du monde. Et il y a ce beau poème d’Émile Verhaeren, que tu connais peut-être, qui s'appelle Le Forgeron. Il crée une sorte d'analogie entre le poète et le forgeron, en disant que le poète est celui qui prend les choses de la réalité pour les jeter dans un brasier d'or exalté, et en faire une nouvelle matière ; une nouvelle trempe, un nouvel acier pour donner au monde un nouveau matériau. J’aime beaucoup cette idée de poïétique, de l'artiste et de l'artisan, de celui qui prend la matière du monde et qui la refaçonne, la renouvelle pour qu'on la voie sous un autre angle, et qu'on l'exprime différemment.
De même avec le langage. Exactement.
#10 À qui, à quoi devez-vous votre réussite ?
Je pense à la chance, essentiellement à la chance. Si la fortune le veut, comme disait Juvénal, alors les esclaves seront des rois et les captifs seront élevés sur des chars de triomphe. Je suis absolument convaincu que ça n'a rien à voir avec le travail acharné, ni avec la discipline, ni avec la méthode, ni avec le goût pour les choses, sinon essentiellement de la chance.
#11 Croyez-vous au hasard ?
Énormément ! Je suis convaincu que le hasard est bien plus responsable de bien plus de victoires que ne l’est le destin ; et qu'il est aussi bien plus surprenant que le destin. En fait, le hasard a plus d'imagination que le destin. C'est comme s'il pouvait de loin dépasser des invraisemblances. Le destin, lui, ne peut pas se permettre ce genre de liberté. Ainsi, le hasard serait la réalité, et le destin, la fiction.
#12 Avez-vous un numéro fétiche ?
Figure-toi que non. Je ne fais pas partie de ces gens qui ont un rapport avec les chiffres, avec les nombres, avec les numéros, avec les calendriers juliens et chrétiens, tu sais, qui ont ce je-ne-sais-quoi, ces certitudes. J'ai une amie qui ne répond aux textos que si la somme des chiffres de l'heure à ce moment précis donne un chiffre rond, ou un chiffre pair, ou un chiffre impair, ou un multiple de quatre. En fait, elle reçoit ce texto, et va immédiatement calculer s'il est 14h17, l’additionner à autre chose, et puis se dire : « Ah non, ce n'est pas possible. Je dois attendre que la somme soit un multiple de quatre pour pouvoir répondre. ». Tu imagines à quel point on peut être enfermé ?
#13 Quel est votre signe astrologique et qu'en pensez-vous ?
Ah, belle question. Je pense que mon signe astrologique est Capricorne. Je pense parce que je suis né le 22 décembre. Mais il se trouve que l'on m'a parfois dit que je pouvais être un peu Sagittaire… Je suis à la frontière des deux. Et pourtant je me suis toujours senti Capricorne. Enfin, je ne sais pas si on peut se sentir d'un signe.
Êtes-vous un bon Capricorne ?
(Rires) Eh bien, je pense que oui, car selon ce que j'ai cru comprendre, on n'est que le produit et la conséquence de récits collectifs. Donc, dans cette construction sociale, on m'a donné le récit et la fable des Capricornes. Leur première caractéristique serait la persévérance et la ténacité, le côté bourru. Et en effet, j'ai fini par le prendre comme une sorte de particularité personnelle, puisqu’étant Capricorne, je me suis dit qu’il faudrait que je le sois. En quelque sorte, ça m'aide.
C'est une belle promesse.
L'Homme anatomique, ou Homme zodiacal, enluminure réalisée par les Frères de Limbourg et portant les armes du duc Jean de Berry.
Voilà c'est ça, c’est une promesse à soi-même. Ça te fait croire à ta propre légende en quelque sorte. Et il y a, et pour finir là-dessus, une très belle enluminure qui est en Belgique, il me semble, tirée de l'un des plus vieux livres d'Europe, qui s'appelle Les Très Riches Heures du Duc de Berry. C’est ce qu’ils appellent « La femme zodiaque », ça a six siècles, c'est sublimissime, et c’est une femme nue qui a les signes du zodiaque sur le corps. Chaque signe est associé à un organe ou à un emplacement anatomique, avec son symbole. Donc par exemple le Taureau c'est la nuque, la Balance est au niveau des reins.
Et Les Capricorne ?
Les Capricorne, c'est au niveau des genoux, pour représenter l’idée de ne s’agenouiller devant personne, enfin, tu vois, ce genre de choses. Puis les Poissons sont au niveau des pieds, les Gémeaux au niveau des épaules, et le Cancer, sur le cœur.
Et le Scorpion, naturellement, c'est le sexe. Il semblerait que les natifs aient un rapport étrange avec la sexualité : soit débridée, soit très chaste. Un truc comme ça, très mystérieux… Allez savoir. Mais il y a sans doute des contre-exemples.
#14 Avez-vous confiance en l'avenir ?
Oui, absolument, je suis un vieil optimiste. J'ai confiance en l'avenir, j'ai confiance en l'Homme. Je crois en l'homme et la femme, soit l'Homme avec un H majuscule. Je crois en son courage, en son empathie, en son abnégation lorsqu’il s’agit de trouver des réponses et des solutions. Bien que le monde s'effondre, je continue à croire qu’il sera meilleur demain. Il y a d'ailleurs un philosophe hollandais qui s'appelle Rutger Bregman, et qui a écrit un livre qui s'appelle Les Utopies Réalistes, dans lequel il raconte un peu toutes les bonnes choses qui ont été faites depuis un siècle. En revenant en arrière, domaine après domaine, discipline après discipline, il veut expliquer où l’on en est aujourd'hui ; et il dit qu’en effet, nous ne sommes absolument pas dans un monde parfait, et qu’il y a des horreurs tous les jours ; on en voit, hélas…
Mais si on regardait l’état du monde cent ans auparavant, et que l’on racontait à quelqu'un de cette époque à quoi ressemble notre monde aujourd’hui, la personne dirait que c'est impossible, que c’est une utopie. Donc mathématiquement, on devrait peut-être, dans les cent ans à venir, avoir davantage de progrès humains, médicaux, architecturaux, des lois qui interdisent ou obligent telles et telles choses, et qui permettent à l'Humanité d’aller mieux. J’ai envie d'être optimiste. Et puis j’ai des enfants…
Question suivante, où l’on va peut-être reconvoquer vos filles, votre bien le plus précieux.
Encore une fois, c'est con.
Mais ce n'est absolument pas con.
C'est l'époque… On est tellement dedans que l’on ne voit pas autre chose que ça.
Et c'est beau, l'évidence.
C'est l'évidence, exactement ! Ça donne un sens à tout, ça donne un socle dans tout, ça donne un repère, c'est comme un mât… Comme si l’on était en train de se noyer dans la mer, et que tout à coup apparaissait un rocher millénaire qui ne bougera jamais, quoi qu'il arrive. On se dit : « Ah ! Ça au moins, c’est stable, là on peut être bien, là on est tranquille. ». Les enfants, c'est quelque chose d'extraordinaire.
C’est aussi cela, les rencontres. Parfois, on croise des gens qui t’emportent bras dessus, bras dessous, et qui te disent : "Il y a ce chemin, c'est un monde, voici les codes." Et pour les livres, c’est la même chose.
#15 Marcel Proust, Rihanna ou David Bowie ?
Rihanna, clairement ! Je ne savais pas que Proust avait sorti un nouvel album. (Rires)
Non, imagines-tu… Bien entendu, tu peux deviner que je suis un lecteur de Proust et que j'écoute beaucoup plus David Bowie que Rihanna ! Mais il y en a d’immenses aussi.
Ah, dans sa catégorie…
Bien sûr, dans sa catégorie, c'est très bien. Proust aurait été incapable de faire ce que fait Rihanna, par exemple.
Et inversement, sans doute. Donc plutôt Proust à choisir ?
En fait, ça dépend pour quoi. Si c'est pour un samedi soir avec des copains à la maison, non, pas Proust.
Ce serait Rihanna. Si c'était pour conduire, par exemple, aller de Marseille à Avignon dans la voiture, seul, oui, je peux mettre du David Bowie, Space Oddity, « Ground Control to Major Tom », et voyager tranquillement. Et si c’est un mardi à 14h, pendant que les enfants sont à l'école et que madame est au travail, que je suis seul à la maison sur mon canapé, et que j’ai un peu de temps devant moi, bien sûr, c'est Un amour de Swann, parce qu'Odette de Crécy, j’ai envie de passer du temps avec elle.
Avez-vous lu À la recherche du temps perdu en entier ?
Non, pas encore. C'est beau de se dire qu'on a devant soi encore tant de choses à découvrir. J'ai commencé hier, Vie et Destin de Vassili Grossman, alors que tout le monde me dit : « Comment mon ami, tu ne l'as pas encore lu ? »
C'est vrai ! Quelle chance de se rencontrer grâce à ces œuvres qui sont immenses. Moi, je ne crois pas spécialement au hasard, et j'ai le sentiment qu'arrive un moment où l'évidence et la rencontre se font par le biais de signes, ou de : « Ah tu devrais vraiment lire celui-ci, ou celui-là ! ». Proust en fait partie. Et je me réjouis d'avoir découvert ça plus tard qu’à vingt ans.
Oui, exactement, c'est exactement ça ! Et ce sont aussi les rencontres avec des personnes qui vont t'enseigner la façon de lire certains livres. C’est quelque chose qui s’apprend, comme on apprend à boire du whisky. Je me souviens que c’était un langage que je ne comprenais pas ; et puis un ami m'a dit : « Permets-moi de t'introduire à ce monde-là. ». Il y a tout un dialogue, un champ lexical autour, une terminologie spécifique ; pareil pour le cigare, par exemple. C’est aussi cela, les rencontres. Parfois, on croise des gens qui t’emportent bras dessus, bras dessous, et qui te disent : « Il y a ce chemin, c'est un monde, voici les codes. ». Et pour les livres, c’est la même chose.
#16 Avez-vous peur de la mort ?
J'ai très peur de la mort. Pendant de nombreuses années de ma vie, ce n’était pas le cas, parce que j'étais jeune et que j’étais convaincu que la mort ne m'appartenait pas, d’être le seul au monde qui n’allait pas mourir. Mais au moment où l’on tombe amoureux, et au moment où on a des enfants, on commence à avoir très peur de la mort, parce que l’on découvre la vulnérabilité. Soit parce que, si je meurs, mes filles seront dans un monde sans moi, soit parce qu'en mourant, je ne les verrai plus jamais grandir. Et ça, ce n’est pas un sujet avec lequel je plaisante. Donc, depuis que je suis père, je suis un homme beaucoup plus prudent. Je fais beaucoup plus attention, je ne prends pas de risques… J'ai découvert la vraie peur de la mort en ayant des enfants.
#17 En compagnie de qui aimeriez-vous vous retrouver dans l'au-delà ?
Je me suis très longtemps posé cette question, parce qu'elle est très belle et que c’est difficile d’y répondre. On peut être fasciné par des gens et avoir envie de recevoir leurs enseignements pour l'éternité… Mais si ça se trouve, ils sont très chiants ! Je pensais à Stefan Zweig, dont on parlait tout à l’heure. C’était un type qui parlait tellement de langues, avec une telle connaissance de tout, c'était une sorte de bibliothèque… Ou un type comme Umberto Eco, ce genre de personne, ou Gilles Lapouge ; et on se dit : « Ah ! Passer du temps avec eux, c'est découvrir lumière après lumière ! ». Mais parallèlement, Stefan Zweig avait un côté très misogyne et un peu monarchique, qui je pense m'aurait fatigué. On ne se serait pas compris. Ces hommes-là étaient assez vieille école, au fond. Alors on se tourne plutôt vers des musiciens, parce qu’en effet, la musique parle toutes les langues. Mais peut-être manquerait-il, à un certain moment, autre chose qui est la littérature, qui est la beauté de la littérature, ce fameux je-ne-sais-quoi. Et puis, ensuite, manquerait-il peut-être des femmes, la beauté, la grandeur, la connaissance, la brillance, la profondeur. Et peut-être alors qu'il manquera la compagnie… En somme, on est tout le temps égaré dans ce « Qui choisir ? ». Il y a d'ailleurs dans L'insoutenable légèreté de l'être de Kundera cet instant où le couple se voit poser cette question : « Si vous mourriez demain, est-ce que vous voudriez passer votre éternité ensemble ? » ; et lui dit oui et elle dit non. Ça ne veut pas dire : « Je ne veux pas passer ma vie jusqu'à la mort avec toi. », mais plutôt : « Bien sûr qu'on est amoureux, mais non, je n'aimerais pas être pour l'éternité avec toi. J'aimerais être dans l'éternité, je ne sais pas forcément avec qui, peut-être seule ou quelque chose. Mais je ne voudrais pas que l'éternité soit avec toi. ». J'ai trouvé ça si beau et fort, et tellement juste. C'est la voix de Kundera qui parle à travers ce personnage.
Hyper complexe. Avec qui tu voudrais boire une bière ? Moi j'aurais voulu boire une bière avec Victor Hugo, ou avec Camus, ou Simone de Beauvoir sans doute. Ça m'aurait plu. C'est une femme dont la compagnie a dû être délicieuse… Ou encore avec Frida Kahlo ! Chose étonnante… Ou alors avec un Surréaliste ! Mais c'est seulement une bière. L'éternité avec Elsa Triolet ? Non.
En tout cas, s'ils nous entendent, l'invitation est lancée.
Un jour, un ami m'avait posé la question : « Est-ce que si tu pouvais, avec une machine à remonter le temps, aller dans le passé assister à quelque chose le temps d’une soirée, qu'est-ce que tu aimerais vivre ? ». Et moi, j'avais bêtement dit : « J'aimerais voir comment Gutenberg a construit sa presse, sa première presse. ». Et il m'a répondu : « Mais putain, mais ça doit être tellement chiant de voir un vieillard au XVIème qui ne ressemble à rien en train de couper du bois… Moi, j'aimerais voir un concert joué par Bach, parce qu’on n'a aucun enregistrement, on ne sait pas comment il jouait sa propre musique : ça, ça doit être incroyable. ». Cet ami est musicien, donc son choix était naturel.
Oui, c'est vrai, comme pour le théâtre, nous n’avons aucune trace du langage oral de l'époque…
C’est ça, bravo. Aller voir, à la Commedia dell’Arte...
Ou au Château de Versailles, une pièce de Molière en sa présence…
Exactement ! Ou même, assister à un discours de Danton.
Je suis sûr que ça devait être impressionnant, à l'Assemblée nationale !
#18 Votre musique d’enterrement ?
You sexy motherfucker, de Prince. (Rires)
Réellement ? Est-ce qu'auparavant, avant de recevoir ce questionnaire, vous vous étiez posé la question ?
Hélas, je me suis déjà posé cette question parce qu'il se trouve que cinq ans en arrière, nous avons eu un drame dans la famille : le décès de mon beau-frère, qui n’avait que quarante-neuf ans. C’est arrivé brusquement, un arrêt cardiaque. Nous avons fait tout ce qu'il fallait pour l'enterrement, les obsèques, les funérailles. Je me souviens encore ce qu'il avait demandé comme musique pour son enterrement à l'église… C'était l'hymne de la Champions’ League. Ma grande sœur a dit que c'est ce qu'il aurait voulu. Et donc nous étions dans l'église, avec toute la solennité du monde, devant le cadavre, tout le monde pleurait... Et puis… La Champions’ League, quoi...
Et donc en effet, ma grande sœur m'a toujours dit qu'elle aimerait que ce soit du Prince. Et on avait plaisanté ensemble avec du Prince, et je lui ai dit : « Mais laquelle de Prince ? ». Et en riant, elle avait lâché : « Bah bien sûr, You sexy motherfucker. ». Et je lui ai dit : « Putain, c'est génial quand même d'avoir dit You sexy motherfucker, alors que le mec est mort quoi. ». Depuis, ça m'est resté en tête comme étant la meilleure option, la plus drôle. Peut-être qu'au moment de ta mort, tu choisiras plutôt l'Adagio d'Albinoni pour montrer quelque chose de grand, ou je ne sais pas moi, Carmina Burana de Carl Orff, pour se donner des hauteurs, ou quelque chose de plus sensible comme les Gnossiennes de Satie. Allez savoir. La Casta Diva de Maria Callas, un morceau parmi les plus beaux. Una Lacrima Furtiva, chantée par Placido Domingo, serait aussi un très beau choix.
On va pouvoir faire un album d'enterrement !
Oui, un album d'enterrement ! Mais que la première chanson soit You Sexy Motherfucker me semblerait vraiment bien.
#19 Trois films à voir dans une vie ?
Eh bien, je dirais Le festin de Babette. C'est un film tiré d'un livre, d'une poésie rare, dont l’idée principale selon laquelle un artiste n'est jamais pauvre traverse tout le film. Tout se passe au fin fond d'un fjord, quelque part en Norvège, ou en Suède, ou dans le nord du Danemark, avec cette femme qui est cuisinière, fuyant la Commune. Elle s'est installée avec deux petites vieilles qui ont l'habitude de boire ; ça fait un siècle qu'elles mangent la même chose, une sorte de soupe sans sel, avec cette frugalité qu'ont les scandinaves. Et tout à coup donc, cette femme arrive, et se met à leur service. C’est une cuisinière très talentueuse qui, petit à petit, les amène vers le goût des choses, jusqu’à cette espèce de banquet final qu'elle leur prépare, où elle dépense tout l'argent qu'elle a gagné au loto. Un gigantesque banquet comme on n’en a jamais vu, et dans lequel toutes les histoires d'amour, toutes les vieilles affaires entre elles, toute l'histoire du village même, finit par renaître en une nuit, à travers la nourriture. C'est un film magnifique.
Je dirais, ensuite, Cinema Paradiso de Tornatore, qui est une magnifique histoire d'amitié. Je ne peux pas commencer ce film sans avoir la gorge qui se serre, comme déjà ému par anticipation. Et peut-être pour finir, Amadeus de Miloš Forman. Alors, bien sûr tu me diras que ce ne sont que des films sur l'art, que ce soit la cuisine, que ce soit la musique…
#20 Quels sont les livres essentiels à lire dans une vie ?
Peut-être trois livres importants. Je dirais, je ne sais pas, les Mémoires d'Hadrien, par exemple, de Marguerite Yourcenar. Je trouve que c’est un livre véritablement important, non seulement par sa forme et par cette espèce de monologue magnifique, ce retour immense que fait Hadrien sur sa vie et sur l'Empire romain en général, mais également par rapport à la langue. Toutes les phrases de ce livre ont une construction d'une rare qualité. Il n'y a pas de phrase béquille. Tout y est puissant. Ça prend racine hier et ça va vers demain. Chacune des phrases ouvre vers un ailleurs, vers une lumière, alors qu’elles viennent toutes d'une antiquité profonde. À la toute fin de l'édition que j'avais, il y avait les notes de Yourcenar sur ce livre ; et là, alors, elle avait recopié une phrase de Flaubert qu'elle voulait mettre en épigraphe, qui disait quelque chose du genre : « Les dieux n'étant plus, le Christ pas encore, il y eut un instant de l'Histoire pendant deux-cents ans, plus ou moins, de Marc Aurèle à Cicéron, où l'homme a été seul. ». C'est immense.
Et c'est là, alors, qu’elle place Hadrien. Cet instant de l'histoire où le polythéisme est déjà mort, c’est dans la mythologie du passé, c'est dans Homère. Mais Constantin et le christianisme ne sont pas encore arrivés, et à cet instant de l'Histoire, Hadrien est seul.
En second, je dirais L’Amour au temps du choléra, de Gabriel Garcia Marquez, qui est sans doute l’une des plus belles histoires d'amour de la littérature. Et ce qui est très beau, c'est qu'au-delà du fait que le livre est d'une beauté rare, d'une puissance immense, d'un éclat qu'on ne trouve pas, c'est qu'en plus, lorsqu'il a reçu le prix Nobel de littérature, pour Cent ans de solitude et pour son œuvre générale, mais surtout pour Cent ans de solitude, il avait en tête de créer un journal avec le million de dollars qu'on allait lui donner. Il avait tout préparé. Un journal qui soit indépendant, autonome, et qui ne soit pas soumis aux firmes nord-américaines qui dictent de quel côté de l'Histoire tu dois être, de quel côté tu mets les oppresseurs, de quel côté tu mets les opprimés. Et au moment où il publie, où il gagne le prix Nobel, et que toute son équipe avec qui il avait travaillé se réunit autour de lui pour dire : « Lançons ce journal ! », lui s'excuse en disant qu'il ne pourra plus participer à cette aventure. Pourquoi ? Parce qu’une histoire d'amour ne cesse de lui trotter en tête, lui enlevant toute la concentration pour faire autre chose, l'obsède, le ronge de l'intérieur. Il dit : « Je ne peux me délivrer de cette histoire que si je m'assois à ma machine à écrire et je tape le texte. », et les autres de lui répondre : « Mais cette histoire d'amour, de quoi tu parles ? ». Il continue : « C’est une histoire d'amour entre un personnage qui s'appellerait Florentino Arisa et une femme qui s'appellerait Fermina Lassa, et qui s'aiment depuis toujours. Mais la vie fait qu’ils ne peuvent pas se mettre ensemble. Ils ont toute une vie amoureuse en parallèle : des enfants, des mariages, des trucs, des voyages, des amantes, tout ce que tu veux. Et à la fin de leurs existences, ils se retrouvent sur un bateau et font l'amour comme deux petits vieux en descendant le Magdalena. Voilà l'histoire qui me tourne en tête, je suis désolé les amis, mais je dois l'écrire. ». Et plus personne ne sait ce qui s'est passé avec ce journal, mais deux siècles plus tard, on lit encore L’Amour au temps du choléra.
#21 Quel livre offrez-vous ?
J'offre souvent Soie d’Alessandro Baricco. C'est un livre court qui doit faire cent pages, écrit d'une façon très simple, très accessible, et qui est un peu comme de la poésie. Alessandro Baricco est arrivé à ôter, à démêler, à dépoussiérer tout l'excès qu'il pouvait y avoir autour de ce livre pour arriver à l'os de son histoire, et à écrire le plus purement possible, comme dans les vieux contes, et lui donner une profondeur immense. Et c'est parce que c'est simple et parce que c'est clair que c'est profond… Si claire est l'eau de ses bassins qu'il faut se pencher longtemps pour en comprendre la profondeur. La phrase n'est pas de moi malheureusement, c'est celle de Gide parlant des Caractères de La Bruyère. Mais c’est vraiment cette idée que plus l'eau est claire, plus longtemps on doit observer pour essayer de voir le fond. J'ai l'impression que Soie d’Alessandro Baricco fait cet effet-là.
#22 Un conseil pour traverser la vie ?
Je le répète de temps en temps aux petites, je ne sais pas si c'est un bon ou un mauvais conseil… Du moins, ça m'a aidé à activer des choses : faire de sa passion son métier, de son métier sa passion. Elles sont encore toutes petites, mais je pense que je répéterai ça souvent, parce que si l’on y parvient, c’est énorme. Puis à côté de ça, si l’on est heureux en amour, avec des amis fidèles et en ayant soi-même de la loyauté en amitié, c’est si important ! Le reste, ça ira, le reste est gérable. Chacun a ses combats, chaque parent a ses batailles. Tous les démons et tous les fantômes peuvent s’apaiser lorsque ces choses sont réussies.
Je trouve cela assez beau, de savoir que c'est possible, et qu'on le dise assez tôt dans la vie.
Parce qu'on n'imagine pas forcément que ça le soit. On se dit que c'est impossible…
Donc qu'un parent l'enseigne, je trouve que ça donne beaucoup de sérieux à cette possibilité qui, finalement, est une belle promesse.
C'est ça, c'est une prophétie autoréalisatrice. Ma mère m'a beaucoup élevé avec cette idée de la prophétie autoréalisatrice, mais à l'excès. Beaucoup dans le : « Tu seras grand, tu seras grand, tu seras grand. Tous ces voyous ne savent pas qui tu es. Tu verras. ». Elle m’a mis au karaté parce qu'elle voulait que je sois un grand karatéka, et je n’ai jamais réussi à dépasser la ceinture blanche. Elle m'a dit : « Ce n’est pas grave, tu seras un grand nageur. ». Elle m'a mis à la natation, j'en ai fait deux ans avant de choper une otite. Encore aujourd'hui, j'entends mal de l'oreille gauche. Puis elle m'a dit : « Ce n’est pas grave, le sport c'est pas ton truc, tu seras musicien, un très grand musicien, le monde entier sera à tes pieds, les papes et les peuples viendront s'agenouiller devant toi. ». J'ai fait quatre ans de la guitare. Aujourd’hui, si tu me donnais une guitare, je ne saurais pas quoi en faire. C'est délirant. Et à cause de toutes ces frustrations, de toutes ces déceptions, je me suis mis à écrire une nouvelle, pour les raconter. J'ai gagné un tout petit prix dans une mairie au fin fond de Maisons-Laffitte. Et là, elle m’a dit : « Ben voilà. ».
On a trouvé. Ce n'était qu'une affaire de patience, une espèce de confiance aveugle. Et elle est allée acheter une robe : « Ce sera pour le prix Nobel dans un demi-siècle. ». Le jour même, quoi. C'est un truc écrasant. Soit tu décides de t'enfermer dans une chambre à la Kafka et de ne plus sortir parce que tu t'es transformé en cafard, soit tu décides de jouer avec cette prophétie. Mais bon, c'est un trip. Ça passe ou ça casse.
#23. La maxime, la devise ou la citation qui ne vous quitte pas, ou qui vous guide.
Est-ce qu'il y a une phrase en particulier à laquelle vous pensez peut-être en ce moment ou dans la vie ?
« La littérature est comme allumer une allumette au milieu de la nuit au centre d'une forêt. Ce que vous constatez, c'est qu'il y a de l'obscurité autour. La littérature ne sert pas à voir. La littérature sert à mesurer l'épaisseur de l'ombre. » (William Faulkner). Et je trouve que c'est assez vrai, et assez juste dans la vie en général. Je m’y suis intéressé parce que j'écrivais sur mes ancêtres. Donc j'avais envie d'allumer cette allumette au milieu de tous ces morts, de tous ces êtres du passé et de voir leurs silhouettes, non pas pour les éclairer, mais pour mesurer quelle était la distance que j'avais avec eux et leur héritage. Mais ça peut aussi se jouer au niveau de la vie en général, en fait. On ne peut pas tout mesurer. Dans la journée, on n'allume qu'une petite flamme au milieu d'une gigantesque ville, traversée par huit millions de personnes en vingt-quatre heures ; donc on ne voit rien de la ville, ou même du monde. On ne voit rien de sa vie, rien des amours, rien des gens qui pensent à toi. On ne voit qu'une minuscule petite parcelle de ce qui se passe autour de soi. Et pourtant, l’on parvient à en mesurer l'épaisseur, la distance, avec cette absence. C'est très beau, cette image.
#24 Pour finir, j'aimerais vous donner trois mots, que vous me les décriviez comme si j'étais un enfant qui ne connaissait pas ces lieux ni ces personnes, et que très rapidement, vous me fassiez une description. Le premier mot, c'est un lieu : la Villa Médicis.
La Villa Médicis est une académie des artistes français à Rome, en Italie, qui existe depuis trois cent ans et où les artistes passent un an pour pouvoir travailler. À l'intérieur, il y a, à mes yeux, naïvement et ingénument, l'impression d'une vraie solidarité, d'une vraie amitié. Il y a également une sincère inspiration qui est donnée aux autres, et qui nous inspire en retour. Une sorte de grande ruche d'abeilles dans laquelle chacun travaille individuellement à son oeuvre, mais également de façon collective.
Le deuxième mot, est une personne. C'est votre éditrice : Émilie Colombani.
Émilie Colombani est non seulement mon éditrice, mais également la directrice de la maison d'édition Rivages. C'est un être exceptionnel, extraordinaire, une très grande intellectuelle ; une femme avec une culture immense, embarrassante pour les autres. Elle sait précisément comment trouver, sous la cendre des manuscrits et des textes qu'elle repère, le feu qui bruit à l'intérieur et qui va donner un volcan. Et là où elle est une grande éditrice, c'est qu'elle n'a pas un style de littérature. Elle n'applique pas une recette pour améliorer les textes, en revanche, elle sait absolument comment être modelable par rapport à ce qu'elle lit, et comprendre qu'un style qui est dans une oralité célinienne, eh bien, c'est dans ce style et qu'il y a des forces, et que celles-ci n'ont rien à voir avec les forces d'un texte beaucoup plus baroque et extraverti, qui lui-même n'a rien à voir avec un texte qui va être dans une sorte de mutisme, de simplicité, où l’histoire parle de travailleurs dans une usine par exemple. Elle sait parfaitement, en quelque sorte, comment gérer un grand éventail de lectures différentes et trouver des forces à chaque fois, des beautés dans chaque forêt. C'est quelque chose d'assez rare à mes yeux, et c'est quelqu'un que je respecte énormément.
Et le dernier mot : Maracaibo.
Maracaibo est la deuxième ville la plus importante du Venezuela, la capitale de l'État de Zulia. C’est une ville extraordinaire parce qu’on y a découvert du pétrole dans les années vingt et qu'à partir de là, elle a pu se développer pour devenir une sorte de gigantesque mégalopole. Dans les années soixante-dix, elle a connu son moment de gloire et puis petit à petit, elle s'est effritée, jusqu'à devenir une ville avec peu d'intérêt, dangereuse, chère, et très très chaude. On dit que c’est la ville la plus froide du monde car, bien que ce soit un four —il fait presque 40 degrés à l'ombre toute l'année— il n'y a pas un seul endroit à Maracaibo où il n'y a pas de clim, d’installations frigorifiques, où l’on ne vend pas de glaces, où il n'y a pas de cafés avec des glaçons. Quand les gens viennent, ils prennent des pulls et des écharpes, parce qu’ils savent qu’ils vont passer d'un endroit à un autre où il y a toujours, toujours de la clim. On tombe toujours malade quand on est à Maracaibo ! Et en effet, c'est de là que vient ma famille et c'est là où j'ai passé pratiquement toutes mes vacances enfant.
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Le rêve du jaguar, paru aux éditions Rivages est toujours disponible en librairie.
Propos recueillis par Mathilde Cherel pour Dīcēs.